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« On devient le casino qui ne perd jamais »
À l’occasion du Forum économique mondial à Davos, 400 millionnaires et milliardaires de 24 pays différents ont signé une lettre ouverte pour réclamer aux gouvernements du monde une augmentation des taxes sur le patrimoine. Bruno Fierens fait partie des rares Belges à l’avoir signée.
1 mai 2026
Paragraphe actualités

On entend différentes expressions : riches, super-riches, ultra-riches… Est-ce important pour vous de bien nommer les choses ?

J’utilise le mot « très fortuné », qui est moins confrontant selon moi. Mais oui, les mots qu’on utilise sont importants. Je pense qu’il est urgent de créer un débat de société sur l’argent et sur l’accumulation de la richesse. Il est très compliqué de parler d’argent dans notre société. C’est émotionnel à tous les niveaux et on se retrouve très vite dans une dynamique accusatrice d’un côté et défensive de l’autre. Selon moi, le problème n’est pas « les riches », mais la richesse excessive et l’accumulation malsaine. Nous avons besoin d’un système réellement équitable. Aujourd’hui, le débat public fonctionne souvent par slogans, alors que la question mérite une conversation plus posée, plus honnête, plus structurée.

Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre position ?

De par ma formation en sciences politiques, j’ai toujours été intéressé par la société et son fonctionnement. En même temps, j’ai toujours été inconfortable avec le récit habituel que j’entendais autour de moi selon lequel il serait malhonnête de taxer la fortune. En me renseignant sur les inégalités, je suis tombé sur des phrases dans lesquelles je ne me reconnaissais pas. Comme cette idée que les personnes fortunées passent leurs nuits à chercher comment faire encore plus d’argent avec leur argent. C’est très réducteur. Je me suis alors posé la question : quel est mon rôle, que ça me plaise ou non, en tant que personne très fortunée sans mérite, dans ce système? Ce qui m’intéressait, ce n’étaient pas seulement les grandes analyses macroéconomiques, mais les microdynamiques qui produisent ces écarts. Le déclic a été très concret quand j’ai voulu renoncer à ma voiture à Bruxelles et passer à des modes de mobilité plus durables. J’ai découvert la prime Bruxell’Air qui varie entre 566 euros pour les plus hauts revenus et 1 000 euros pour les revenus bas. À ma grande surprise, j’ai bénéficié de la prime maximale. En réalité, étant indépendant, mon salaire déclaré est relativement faible et la prime est calculée uniquement sur cette base. L’État n’a pas pris en compte mes autres revenus, issus du capital. Ai-je droit à cette prime ? Oui. Ai-je droit à la prime maximale ? Mille fois non. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à chercher une plateforme pour plaider pour une taxation plus équitable.

Pourquoi maintenant ?

C’est le bon moment. La Belgique peut encore éviter ce qu’on voit aux États-Unis ou en France. Nous n’avons pas encore un Bolloré ou un Stérin, mais les symptômes commencent à être visibles. Il est encore temps d’ouvrir un vrai débat. Si on attend que la situation devienne explosive, il sera trop tard pour agir calmement. On pourrait aussi rendre l’impôt plus progressif, égaliser l’impôt sur le revenu et sur le capital, effacer la dette, réformer les règles sur la propriété, la taxe sur l’héritage…

Pourquoi cette taxe sur la fortune ?

Parce qu’aujourd’hui, le travail est beaucoup plus taxé que le capital et qu’à partir d’un certain niveau de richesse, le système devient même régressif. Il arrive un moment où le pourcentage le plus élevé de patrimoine paie proportionnellement moins d’impôts que des catégories situées en dessous. Je ne plaide pas forcément pour plus de taxes, on est déjà très taxé en Belgique, mais pour une taxation plus équitable et un meilleur équilibre entre le travail et le capital. Si l’on regarde l’histoire, les grandes réductions d’inégalités ne se sont presque jamais faites de manière pacifique. Elles se sont produites à travers des resets : la guerre totale, la révolution, la pandémie ou l’effondrement d’un État. Ce sont à chaque fois des moments de violence et de destruction. Si les inégalités continuent d’augmenter, on va vers une société très fracturée. À terme, cela devient dangereux pour la démocratie elle-même.

Selon vous, quels sont les obstacles actuels à une telle taxe ?

Pourquoi les politiques ont du mal à sauter le pas? Il y a trois dynamiques qui bloquent le passage à l’acte. D’abord un déni : beaucoup de gens n’imaginent pas ce que représentent réellement les très grandes fortunes. Même chez les personnes fortunées, il faut vouloir le voir, et c’est inconfortable. Ensuite, un dilemme moral : on sent qu’il y a un problème, mais on évite le sujet. On bascule vers d’autres débats – l’inefficacité de l’État, l’entrepreneuriat, la philanthropie – qui sont importants, mais qui servent souvent à éviter la question centrale. Enfin, l’absence de vrai débat. On en parle beaucoup, mais avec des slogans et des clichés. On ne construit pas une discussion solide, au-delà des simplismes.

À partir de quel niveau de patrimoine une taxation devient-elle pertinente ?

Je ne sais pas, et ce n’est pas à moi de le définir. Mais il devrait être possible de déterminer à partir de quel niveau des dynamiques de renforcement se mettent en marche et rendent l’accumulation problématique. On arrive facilement à fixer des minimums (des salaires minimums, des barèmes) mais dès qu’il s’agit de réfléchir à des limites vers le haut, cela semble impossible. Je n’ai pas l’impression qu’on cherche réellement ce chiffre.

Que diriez-vous aux personnes qui aspirent à devenir riches un jour et qui sont opposées à l’instauration de telles taxes sur le patrimoine ?

Je ne sais pas vraiment répondre. Il y a une petite part de moi qui aurait presque envie de dire « fais ce que tu veux, de toute façon tu n’atteindras jamais ce niveau-là. » Mais ce n’est pas le fond du problème. On parle beaucoup d’ascenseur social, mais on est en train de le détruire. Il existe des dynamiques humaines inévitables, aider ses enfants, transmettre des codes et on ne va pas reprocher aux parents de le faire. Là où j’ai un problème, c’est quand on institutionnalise l’accroissement des inégalités. Les écoles privées en Angleterre en sont un exemple. Et pour moi, on fait la même chose au niveau des taxes : on institutionnalise un accroissement des inégalités.

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